Un poème en cadeau

Premières brumes sur la lisière
Le pays respire la fin d’une saison
Se déplie sur celle qui vient
Les hirondelles entament un dernier ballet
Entre ciel et fil d’attente

Au loin les nuages filent
On voudrait les retenir
Comme le soleil qui baisse la tête
Pour entrer dans la fenêtre
Manger le pin du meuble oublié

Toi aussi tu vas rentrer
Rendre ton sourire à ta terre
Avec ce doux bruit de laine
Au mouvement du bras

Quand tu joues dans tes cheveux
Rêvant des jours où le vent
Soufflait tes pétales
Dans les yeux du poète

Claude Donnay (1958-   )
Écrivain et poète belge
Le 22 août 2019
Merci, cher Claude !

Crédit photo : Marc Edgar

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Hommage à Jean-Paul Riopelle

Le grand peintre québécois (1923-2002) était un amateur de plein air. Il pêchait et chassait. Il créa des oeuvres magistrales dans son atelier de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, situé dans les montagnes arrondies de la chaîne laurentienne.
J’habite dans la forêt et les montagnes de l’est de la Mauricie depuis 2014. Un paysage sur la route de la chaîne laurentienne, similaire à celui où séjourna Riopelle. Chaque été je cueille des bleuets. Pour la saveur et les vertus alimentaires exceptionnelles de ces petits fruits connus des Autochtones d’Amérique du Nord depuis la nuit des temps. Et pour l’or bleu si riche de son enveloppe, un bleu qui passe de la couleur du ciel à l’indigo selon la maturité du fruit.
Dès la fin d’août les feuilles des bleuetiers muent, à l’instar des érables. Une palette de couleurs riche en contrastes pour les yeux de l’artiste. J’aimerais les manger !
Comment ne pas reconnaître, dans la toile Vent du Nord (1952-1953) de Riopelle, et vendue aux enchères pour plus d’un million de dollars en 2017 à Toronto, les tons captés par mon Nikon ?

Variation Bromoaniline

L’art et la science gagnent à dialoguer. À créer et à explorer ensemble. À la Renaissance, des artistes comme Léonard de Vinci portaient à la fois les chapeaux d’artiste de d’Homme de science. Quand Nicolas Barry m’a proposé de créer un enchaînement à partir de la composition d’élèves de science en Angleterre, à partir des interactions des atomes d’une molécule, j’ai tout de suite accepté. Un défi intellectuel et artistique pour la femme de danse, l’artiste fascinée par l’anatomie et le mouvement ! J’ai écouté la pièce à quelques reprises. J’ai fait quelques recherches pour comprendre la nature de la bromoaniline (la molécule dont il est question). J’ai laissé mon corps suivre le mantra musical. Des motifs gestuels sont apparus. Puis un tempo. J’ai exploré les contrastes d’énergie, inspirée par les arts martiaux, le yoga et la danse contemporaine. Puis s’est posée la question: filmer en studio ou en plein air ? J’ai choisi la deuxième option. En plein air et chez moi avec pour toile de fond la nature sauvage. En juin, la lumière est dorée en fin d’après-midi. Vêtue de noir, le contraste avec la verdure était saisissant. Le ciel d’un bleu sans nuage. Le vent caressait l’herbe au pied de la rivière-aux-écorces et ma chevelure. Travailler en nature et avec la lumière du jour, c’est choisir cette dernière au moment où la radiance et les ombres répondent à l’esthétique visuelle recherchée. Chaque prise en plein air est unique, irremplaçable et incopiable. D’où la beauté de sa nature éphémère. Les moustiques nous dévoraient, mon conjoint à la caméra et moi en mouvement ! Qu’importe, l’expérience créatrice collective a été fabuleuse et je souhaite un jour la renouveler.

Renaissance

Été 2016. Mon amoureux a enregistré deux documentaires télé sur la danse: l’un à l’Opéra de Paris, l’autre dans l’univers du danseur et chorégraphe Merce Cunningham. Je regarde, subjuguée. Je me revois élève à l’Académie des Grands Ballets canadiens, et plus tard dans des studios de danse contemporaine et jazz. L’envie de danser m’habite à nouveau, la même qu’à ces époques. Mais en suis-je capable ?
Car en 2016, je porte des tiges de métal et du ciment chirurgical dans les cervicales. Les suites d’une opération en 2013, qui aurait pu me laisser paralysée. Je porte encore ces tuteurs. Les médecins me déconseillaient tout exercice autre que la marche mémère, avec une canne et dopée aux antidouleurs. La physiothérapie ? Inutile selon eux.
J’ai refusé ce verdict de vieillesse précoce. Mon corps brisé, puis rabouté, souffrait chroniquement. Surtout penchée au clavier. J’ai réalisé à quel point le métier d’écrivain.e est devenu mécanique dans sa gestuelle, et la position assise prolongée très néfaste.
J’ai recommencé à m’exercer en suivant des classes de danse classique et contemporaine grâce aux vidéos tutorielles sur mon iPad, chez moi en forêt. Au début, difficile de suivre les pas et la musique. Allais-je retrouver ma fluidité ? J’ai laissé mon corps me guider. Au bout de trois ans d’entrainement, mon corps s’est sculpté comme jamais auparavant et j’enseigne le ballet.
Pourquoi les religions chrétiennes, contrairement aux religions orientales, n’ont pas développé d’activités physiques complémentaires aux rituels de l’esprit ? Je pratique la danse comme d’autres le yoga, la méditation ou le taï chi. Pour la joie née de l’union corps-esprit. Pour l’élévation de l’âme; le corps n’a pas à souffrir pour qu’elle soit sauvée !
Je retrouve cette joie profonde chez les participants de mes cours de danse. Quel bonheur d’être témoin de véritables renaissances ! Comme moi, certaines personnes se relèvent, littéralement. Les épaules courbées se redressent, les jambes et le dos s’allongent, les muscles se renforcent et s’assouplissent, les pieds et les doigts redeviennent intelligents et expressifs. Les visages s’illuminent.
Chère Danse, gratitude.

Les motifs personnels

Les films Super 8, numérisés sur DVD, ont défilé sur mon portable. Pas de son. Que des gestes, des regards, des décors et des vêtements d’époque. Des images muettes mais parlantes. De moi et des miens. J’ai huit mois puis trois, quatre, six et sept ans. Ici je traverse la rue en courant pour monter dans le bus jaune vers la maternelle. Dans l’image suivante, on me voit en descendre après la demi-journée d’école, coiffée d’un chignon, petite robe bleu marin, cahier en main. Je cours et je souris.
Je n’éprouve aucune nostalgie. Ce sont des documents historiques qui appartiennent maintenant à ma descendance. L’intérêt pour moi comme artiste ? Les motifs personnels qui transcendent les âges. « Tu t’allonges au lit de la même manière qu’à six ans » remarque mon amoureux. Le port de tête ou de bras, les moues, les tics, le feu du regard bleu, la phase de latence précédant l’élan.
J’aime observer les tout-petits à qui j’enseigne la danse. Les moins de sept ans. La manière dont spontanément ils glissent, tournent, sautent, rampent, improvisent, imitent les animaux, se fâchent puis retrouvent le sourire au quart de tour, constitue un lexique chorégraphique riche. Et un lexique littéraire dans la certaine mesure où l’oeuvre écrite, sous ses couches de civilisation (puisque l’outil de création est le langage et les idées) est un condensé d’émotions et de contrastes connectés à l’enfance à l’instar des oeuvres picturales, musicales ou dansées.
Jouer est à la base de mon processus créatif. Revenir à l’enfance de la création pour reproduire les motifs personnels, les exagérer, les enrichir, les réinventer; également explorer et développer des gestuelles opposées. La cour arrière de la maison où j’ai grandi avec la balançoire, le carré de sable, le gazon sauvage, la piscine pour enfants, est un laboratoire à ciel ouvert.

L’ère du temps

Créer a toujours été, pour moi, une expérience d’unification avant d’être un moyen d’expression. Notre ère hyper-industrielle est caractérisée par la répétition de gestes et de schèmes de pensée à la vitesse grand V. Nous reproduisons souvent, inconsciemment, même lorsque nous pensons être original. L’ultra-spécialisation dans tous les domaines, incluant les arts et la littérature, accentue ce phénomène.
La pratique de la danse m’a appris que plus les mouvements sont rapides, plus ils sont limités dans leur amplitude – c’est une loi de la physique. Nos pensées se comportent de la même manière. Le problème n’est pas la vitesse, qui est stimulante et exaltante, mais sa place importante dans nos rapports sociaux, intimes, économiques, médiatiques. Des rapports fragmentés, pixelisés, morcelés.
L’art permet de recoudre mes morceaux. Je ressens les effets unificateurs durant l’acte de création et en communiant avec les oeuvres des autres. Cela dit, l’art n’est pas pour moi une thérapie, mais certainement une forme de méditation laïque.
Le philosophe Gilles Deleuze, dans un entretien au sujet de la « Recherche du temps perdu » de Marcel Proust: « Le roman de Proust n’est pas sur la mémoire, mais sur le rapport au temps intérieur et le langage des signes. » J’ai apprécié la traversée de cette oeuvre, mais j’ai préféré « Ulysse » de James Joyce, un contemporain de Proust.
Perdre du temps est peut-être un moyen de le dilater tel un élastique que l’on tire à l’infini. La déconnexion de la vitesse grand V et le vertige de la lenteur, voire d’une forme de vide, un voyage exotique dans un temps retrouvé. Ou mieux, un temps inventé.


Chemins

Danse : Étude du ballet classique à l’Académie des Grands Ballets canadiens, du ballet jazz à l’Ecole des Ballets jazz de Montréal, et de la danse contemporaine chez Eddy Toussaint. Formation de formatrice en danse classique à l’Ecole supérieure de ballet du Québec (ESBQ). Création de mon école Les Petits Ballets en milieu rural en Mauricie.

Arts visuels : Option arts plastiques en 3e, 4e, et 5e secondaire au Collège Sainte-Marcelline, à Montréal. Diplôme d’études collégiales (DEC) en arts, Collège André Grasset. Études en design au Centre des arts Visuels de Montréal. Des milliers de photos réalisées, une exposition solo de Berlin entre 1991 et 1993. Des collages, des croquis.

Littérature : Dix livres publiés, dont trois romans incluant un polar, Bonheur meurtrier, publié chez Fides. Diplôme de 2e cycle en édition, Université de Sherbrooke. Création de l’Agence littéraire Trait d’union. Accompagnement individuel d’une centaine d’aspirants.es écrivains.es et animation d’ateliers littéraires.

Destin


« Tu deviendras une artiste, c’est écrit dans le ciel » dit ma professeure en troisième primaire. J’ai tenu mon premier rôle dans un spectacle de danse-théâtre à neuf ans, devant deux-cents spectateurs. L’année suivante, je suppliais mes parents d’assister au ballet néo-classique L’oiseau de feu, chorégraphie de Maurice Béjart sur la musique d’Igor Stravinsky. Assise à la première rangée du parterre, j’ai savouré chaque instant, fascinée par l’expression et la technique des danseurs.

        J’ai grandi à Montréal. À douze ans, je commençais l’apprentissage du ballet classique à l’Académie des Grands ballets canadiens et m’initiais à la gymnastique artistique, puis au ballet-jazz et à la danse contemporaine. À quinze ans, je choisissais l’option arts plastiques au collège, découvrant avec passion les maîtres de la Renaissance, de la période baroque et de la modernité. La lecture des œuvres et des biographies d’écrivains, d’écrivaines surtout, guidait mes réflexions sur mon avenir: elles avaient osé et pris des risques en choisissant des chemins de traverse, pourquoi pas moi ? Mon diplôme d’études secondaires en poche, avec un petit pécule et mon sac à dos, je suis partie sillonner l’Europe en solo, sans itinéraire précis. La suite sera un terreau d’explorations et de découvertes. Des voyages et des séjours à l’étranger. Des croquis, des livres et des photographies, des poèmes, des variations chorégraphiées. Après la naissance de mon fils, je suis devenue Doula (accompagnante à la naissance) et j’ai eu le privilège d’assister à une vingtaine d’accouchements. Suivirent la naissance de mon agence littéraire puis de mon école de danse. Des kilomètres de route, de corps amoureux et de paysages intérieurs. Des coups de cœur et des coups de gueule.

           La vie, une aventure sans filet. Effacer l’ardoise et avancer. Autrement. Mieux. Communiquer et communier dans l’émerveillement, toujours.


Au Bois Café, Saint-Paulin (Québec)
Crédit photo: Pierre Higgins

En cours d’écriture

Mon projet d’écriture en chantier s’intitule « Danser jusqu’à l’aube ». Danser au sens littéral, mais également danser comme métaphore de vivre. Et l’aube… L’aube d’une journée, d’une vie, d’un ailleurs. J’explore la corporalité et l’acorporalité. Ne cherchez pas acorporalité dans le dictionnaire: il n’existait pas avant que je le couche sur papier.

L’enseignement de la danse est un formidable laboratoire d’observation de l’état des corps en ce début du XXIe siècle. Chaque jour, l’espèce humaine vit de nombreuses heures dans l’espace virtuel, scotchée à un siège, écouteurs sur les oreilles. La majorité des corps adultes, quand ils se déplacent, le font devant et avec des ornières. Notre mode de locomotion influence nos pensées, j’en suis convaincue. La danseuse et chorégraphe contemporaine Anna Halprin, née en 1920 aux États-Unis, et encore bien vivante ! a consacré une grande partie de sa vie à explorer la manière dont nos mouvements transforment nos pensées. Ces multitudes de lignes droites sur les rails m’inquiètent. Tourner, sauter, me pencher, m’élever sur demi-pointes et reculer sont mes actes de résistance ! Durant une journée de travail, je passe de l’écriture à la photo à la danse. Mon corps a besoin de bouger, et surtout de bouger en créant des courbes, en habitant l’espace comme une jeune enfant.

L’écriture d’un nouveau projet, avec l’expérience, consiste d’abord à réfléchir dans un premier temps à la structure de mon manuscrit. Je réfléchis beaucoup en bougeant. Quelles stratégies narratives utiliser ? Quelles palettes de couleurs et de contrastes dans le choix des mots ? Quels tempos ? « Créer une oeuvre, c’est créer un univers, pas seulement assembler des éléments », dit le chorégraphe américain John Neumeier. Nuance.

Écrire à la main apporte une dynamique différente de la dactylographie. Le geste et sa fluidité dans un espace avirtuel. Je suis un dinosaure. Mais une bête préhistorique qui ne vivrait pas à une autre époque que la nôtre. J’ai rencontré mon amoureux grâce aux réseaux sociaux. Une rencontre improbable il y a vingt ans.

Les gens lisent de plus en plus vite et en diagonale. La vie des autres sur le Web est devenue du divertissement, un journal à potins gratuit. Comment accrocher, captiver et garder l’attention des lecteurs pendant plus de quinze secondes ? Pourquoi, comme femme de lettres, consacrer du temps à rédiger des manuscrits qui ne seront peut-être pas lus ? Le roman comme genre littéraire, avec ce qu’il requiert d’attention continue afin de pénétrer dans l’univers de son auteur.e, sera-t-il encore un médium de création dans vingt ans, voire dans dix ans ?  Ces questions méritent réflexion.

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