Mon projet d’Ă©criture en chantier s’intitule « Danser jusqu’Ă l’aube ». Danser au sens littĂ©ral, mais Ă©galement danser comme mĂ©taphore de vivre. Et l’aube… L’aube d’une journĂ©e, d’une vie, d’un ailleurs. J’explore la corporalitĂ© et l’acorporalitĂ©. Ne cherchez pas acorporalitĂ© dans le dictionnaire: il n’existait pas avant que je le couche sur papier.
L’enseignement de la danse est un formidable laboratoire d’observation de l’Ă©tat des corps en ce dĂ©but du XXIe siècle. Chaque jour, l’espèce humaine vit de nombreuses heures dans l’espace virtuel, scotchĂ©e Ă un siège, Ă©couteurs sur les oreilles. La majoritĂ© des corps adultes, quand ils se dĂ©placent, le font devant et avec des ornières. Notre mode de locomotion influence nos pensĂ©es, j’en suis convaincue. La danseuse et chorĂ©graphe contemporaine Anna Halprin, nĂ©e en 1920 aux États-Unis, et encore bien vivante ! a consacrĂ© une grande partie de sa vie Ă explorer la manière dont nos mouvements transforment nos pensĂ©es. Ces multitudes de lignes droites sur les rails m’inquiètent. Tourner, sauter, me pencher, m’Ă©lever sur demi-pointes et reculer sont mes actes de rĂ©sistance ! Durant une journĂ©e de travail, je passe de l’Ă©criture Ă la photo Ă la danse. Mon corps a besoin de bouger, et surtout de bouger en crĂ©ant des courbes, en habitant l’espace comme une jeune enfant.
L’Ă©criture d’un nouveau projet, avec l’expĂ©rience, consiste d’abord Ă rĂ©flĂ©chir dans un premier temps Ă la structure de mon manuscrit. Je rĂ©flĂ©chis beaucoup en bougeant. Quelles stratĂ©gies narratives utiliser ? Quelles palettes de couleurs et de contrastes dans le choix des mots ? Quels tempos ? « CrĂ©er une oeuvre, c’est crĂ©er un univers, pas seulement assembler des Ă©lĂ©ments », dit le chorĂ©graphe amĂ©ricain John Neumeier. Nuance.
Écrire Ă la main apporte une dynamique diffĂ©rente de la dactylographie. Le geste et sa fluiditĂ© dans un espace avirtuel. Je suis un dinosaure. Mais une bĂŞte prĂ©historique qui ne vivrait pas Ă une autre Ă©poque que la nĂ´tre. J’ai rencontrĂ© mon amoureux grâce aux rĂ©seaux sociaux. Une rencontre improbable il y a vingt ans.
Les gens lisent de plus en plus vite et en diagonale. La vie des autres sur le Web est devenue du divertissement, un journal Ă potins gratuit. Comment accrocher, captiver et garder l’attention des lecteurs pendant plus de quinze secondes ? Pourquoi, comme femme de lettres, consacrer du temps Ă rĂ©diger des manuscrits qui ne seront peut-ĂŞtre pas lus ? Le roman comme genre littĂ©raire, avec ce qu’il requiert d’attention continue afin de pĂ©nĂ©trer dans l’univers de son auteur.e, sera-t-il encore un mĂ©dium de crĂ©ation dans vingt ans, voire dans dix ans ? Ces questions mĂ©ritent rĂ©flexion.